Ecole au village de Gabou, par Sekou (Gabou, Mali)

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Gabou est un village du Mali situé dans la région de Kayes.

Souvenirs de Sekou

"Il y a eu initialement une demande pour faire une école dans le village de Gabou. Les gens de Gabou n’ont jamais accepté. Les gens pensaient que l’école n’était pas compatible avec l’Islam. Nous avons donc été mis à l’école de Goumera. Les cours étaient alors obligatoires.

On a été les premiers enfants de Gabou à y être inscrits. Pour y aller le matin, on se retrouvait à la sortie du village. Chacun avait son petit sac en tissu ou en toile, un peu comme vous aujourd’hui. On mettait l’ardoise à l’intérieure, posée sur le côté.

A l’époque, ces toiles et tous les tissus étaient tissées avec du coton par les tisserands. Les femmes récoltaient le coton, puis elles le travaillaient pas étape jusqu’à ce que cela donne du fil. Elles l’apportaient alors au tisserand. Chacun avait son champ et allait y récolter le coton. Les enfants aussi participaient. Tout cela se faisait par étape : elles récoltent le coton en l’arrachant sur les fleurs, elles le rassemblent en tas, puis elles enlèvent les graines en les séparant du coton. Ensuite il fallait brosser le coton avec une sorte de peigne avec 2 embouts superposés. Ce travail prenait du temps et était nécessaire pour bien préparer le coton et le rendre bien propre. D’ailleurs le soir, les femmes allaient autour d’un feu de bois pour travailler le coton toute la soirée. Après cela, le coton est bien épais et moelleux. Il faut alors le détendre pour en faire du fil. Elles utilisaient pour cela un instrument en bois, fait par un potier. Après cela, elles enroulaient le fil autour d’un rondin de bois. Le geste était beau ! Elles replaçaient ensuite le fil autour d’une bobine, qu’elles apportaient au tisserand. Tout se faisait vraiment par étape ! Je ne pense pas que cela se fasse toujours aujourd’hui. Toutes les femmes savaient faire ça, surtout les jeunes filles !

D’ailleurs, nous les garçons, nous profitions de ce moment des filles autour des feux de bois pour aller leur faire la causerie. Nous faisions ainsi le tour du village le soir pour aller voir les filles. Chaque garçon se rapprochait d’une fille et on se désignait nos copines respectives.

Les tisserands déroulaient donc les bandes et travaillaient sur le fil pour en faire des tissus. Une fois le travail terminé et que le tissu était sous forme de bande, il fallait le couper par petit bout. C’était ensuite à nos mères de le coudre pour en faire des vêtements ou des pagnes. Elles donnaient ensuite le vêtement au teinturier. Pour faire les couleurs, à l’époque, il n’y avait que de l’indigo brut. Il n’y avait pas toutes les couleurs comme aujourd’hui à Bamako. L’indigo vient d’arbres qui poussent dans la brousse et qui donnent la couleur. C’est ça toutes les étapes pour fabriquer les pagnes.

Donc pour l’école, on allait à Goumera. Pour y aller, on se retrouver en dehors du village. Ensuite, quand tout le monde était arrivé, on partait par groupes. Pour aller plus vite, on courait. Et ça nous servait car on faisait du sport sans le savoir ! Parce qu’on ne marchait pas, c’était vraiment de l’endurance ! Pour faire ces 6 kilomètres, c'était rare qu'on marche. On faisait de la course de fond finalement. Après, il y en avait parfois qui trainaient derrière et qui causaient, mais le plus souvent on faisait la course.

Donc à l’arrivée, on traversait le village de Goumera pour aller à l’école qui était de l’autre côté. Avant l’entrée en classe il y avait de la gymnastique à faire. Parce que nous on avait couru 6 kilomètre, mais pas les élèves de Goumera. Les maîtres ne nous dispensaient pas en disant que nous venions de Gabou. Après la gymnastique, on entrait dans la classe. Le midi, on allait chez l’habitant pour manger. Je me rappelle, la première fois, on avait été chez un habitant qui était aisé. Il était commerçant à Goumera. Lui il avait les moyens ! On était au moins 4 à aller chez lui. Je le comprends, à 4 ça faisait du monde ! Donc un jour on était en train de manger, et sa mère est venue. Elle a cité mon nom. Elle en a cité deux ou trois autres, avec le mien. Elle nous a dit qu’il fallait qu’on cherche d’autres habitants car ils ne pouvaient garder qu’une personne. Je me rappelle, elle m’a appelé « Sikhou Safiata ! ». J’ai répondu « oui ». « Bouna Niamey ! », « oui ». Et puis une autre personne. « Dites à vos parents qu’il faut chercher un autre habitant. Sikhou Adja, lui, il peut rester ». On était en train de manger, donc ça nous a fait quelque chose. Donc on est rentrés à Gabou le soir. On a dit à nos parents que nos logeurs nous avaient demandé de chercher ailleurs. Donc le lendemain, nos parents nous ont amenés à Goumera pour chercher de nouveaux logeurs. Nous, on a finalement été chez un couple, même si au début j’étais tout seul. Ensuite votre oncle Fousseyni Niouma est entré à l’école et on était 2. Ils n’avaient pas de moyens. Souvent ou très souvent je ne mangeais pas. On est restés là-bas pendant un ou 2 ans. Le midi, parfois ils nous donnaient à manger de la bouillie. Après, le monsieur est décédé. Donc la femme était toute seule et ne pouvait pas s’occuper de nous. Donc on nous a donné un nouveau logeur. On allait chez la grand-mère d’un monsieur qui est déjà venu à la maison ici il y a quelques années. On allait donc chez sa grand-mère qui était très gentille, mais qui n’avait pas non plus de moyens. Souvent on ne mangeait pas non plus le midi. Mais on avait des cacahuètes dans les poches, on les mangeait le midi et on retournait à l’école.

On apprenait nos leçons au retour de l’école, car on nous donnait des récitations à apprendre le soir.  On avait des pages à apprendre par cœur. Donc le midi, dès qu’on arrivait chez le « Diatigila », le logeur, on ouvrait nos cahiers pour apprendre. Ça me flattait car j’étais le seul à apprendre et pouvoir réciter par cœur. Dès fois, ceux qui n’y arrivaient pas devaient aller courir dans la cour. Moi, on ne m’a jamais vu courir. Ma leçon, j’arrivais à l’apprendre même en un midi, les autres peuvent encore en témoigner aujourd’hui.

Souvent on faisait aussi des compositions. J’étais tout le temps premier de la classe. Du coup, un jour, en 3ème ou 4ème année, ils m’ont fait sauter une classe. J’étais un peu paniqué d'arriver dans cette nouvelle classe avec ces élèves plus âgés que moi. J'ai mis à peu près un mois à m'habituer. Avant de sauter une classe, j'étais habitué à toujours être premier, parfois deuxième. Dans ma nouvelle classe, on a fait la première composition, je suis arrivé 12ème de la classe. 12ème sur 30 environ. J'en ai été malade! J'étais complètement paniqué et je ne comprenais pas. Le maître a essayé de me dire que c'était normal parce que les autres étaient en pleine année. Mais au bout d'un ou 2 mois, j'ai réussi à être 5ème puis 4ème. Je n'ai pas réussi à être premier. Mais l'année suivante, j'étais de nouveau premier ou 2ème lors des compositions. Les compositions au Mali, ce sont les examens de trimestre. On étudiait, et au bout de 2 mois, on nous disait que c'était les compositions. On faisait alors toutes les matières. Dictée, récitations, vocabulaire, grammaire. On était notés sur toutes les matières.

Ensuite, quand on rentrait à Gabou, le soir, on faisait aussi l'école Coranique. Au début, c'est le père de votre oncle Fousseyni qui nous enseignait le Coran. Il y avait aussi une autre concession à laquelle la plupart des enfants allaient apprendre. Mais Fousseyni et moi, on apprenait dans notre maison avec son père. Il y avait une école Coranique à côté de chez nous que j'admirais beaucoup car tous les enfants voulaient aller là-bas. Moi aussi j'avais envie, mais je n'osais pas le dire à mon père. Un jour, mon père m'a dit que j'allais moi aussi y aller. J'étais tout content ! Donc le soir quand on arrivait de l'école, on déposait nos cartables, on mangeait, et ensuite il fallait aller autour d'un feu de bois pour faire l'école Coranique. C'est comme ça que j'ai appris les versets du Coran et l'arabe.

A l'époque, on allait à l'école, mais il ne fallait pas que tu t'en vantes. Parce que quelqu'un qui était fier d'aller à l'école était mal vu. On te disait alors que tu avais peur des travaux champêtres et que tu étais un feignant. Moi qui étais doué à l'école, il ne fallait pas que j'y aille trop souvent et il fallait que je sois un peu absent. C'était un défaut d'aimer l'école. A l'époque c'était mal vu l'école. Par contre c'était quand même obligatoire. Si tu n'y allais pas, ils convoquaient ton père. Heureusement d'ailleurs, sinon personne n'y aurait été ! Ton père, on le convoquait à Kayes où le chef d'arrondissement sermonnait ton père. Donc c'était par force que nos parents nous envoyaient à l'école, pas par plaisir ! Sinon pour eux, c'était plus intéressant de nous envoyer aux champs qu'à l'école."